ALAIN FLEISCHER

C’est avec l’art contemporain que la lumière est devenue un sujet, une matière susceptible d’inverser les rôles : la lumière se sert d’éléments de la réalité pour devenir visible, après avoir été utilisée pour rendre visible les éléments de la réalité. C’est ce que réalise James Turrell de façon radicale et exemplaire. C’est aussi un des enjeux essentiels de l’œuvre de Yann Kersalé qui, à la différence de l’artiste américain, n’a pas renoncé à employer la lumière pour éclairer les objets et les espaces, urbains ou naturels, de la réalité physique, notamment des bâtiments (voire ses nombreuses collaborations avec l’architecte Jean Nouvel). Dans ses réalisations, le rapport est variable entre le sujet qui doit être éclairé et la lumière que va rendre visible le sujet. L’invention, la création artistique, chez Yann Kersalé, se situent précisément dans cette relation-là. Dans son grand projet Sept fois plus à l’Ouest qui va aboutir à l’exposition de la Fondation EDF, Espace Récamier à Paris, à l’automne 2011, tout commence par les aventures de la lumière lors de l’expédition conduite par Yann Kersalé qui, même sur la terre ferme, évolue en tant qu’artiste dans un espace imaginaire qui est celui des marins, des navigateurs des grands romans d’aventures. A la tête d’une équipe – un équipage ? – semblable à celles des tournages de cinéma – mais sans comédiens –, l’artiste va parcourir la Bretagne, terre de légendes, après y avoir repéré, comme pour un film, sept sites dont certains noms appartiennent déjà à une géographie romanesque : Sillon noir (Pleubian, Côtes d’Armor), Chaos du Diable (Huelgoat, Finistère), Phare de l’Ile vierge (Plougerneau, Finistère). Yann Kersalé et son équipe travailleront principalement au crépuscule et pendant la nuit, attendant que les lieux et les choses disparaissent dans le noir, pour les convoquer, les faire resurgir, dans un autre éclairage : celui d’une fiction de la lumière. Mais il ne s’agira pas de décors mis en lumière en attente d’une action, d’un événement, prévus par un quelconque scénario : l’action, l’événement, le scénario, c’est la lumière elle-même, organisant autrement l’espace et distribuant d’autres rôles, d’autres états, d’autres aspects, aux lieux, aux objets, naturels ou construits. On pourrait donc croire qu’il s’agit de décors éclairés pour un fi lm qui ne se tournerait pas, mais il faut voir les choses autrement : un fi lm sera tourné, des images seront prises, dont le sujet est ces aventures de la lumière dans les lieux où seul le geste de l’artiste la fait venir, non pour éclairer la mise en scène d’une fiction, mais pour que la fiction mise en scène soit entièrement contenue dans la « mise en lumière ». Il s’agit de révélation – comme on le dit de ce qui se passe dans l’obscurité d’un laboratoire de photographe –, d’un envers du décor, d’un contrechamp de la matière-lumière, troisième temps entre le jour et la nuit, entre la lumière naturelle et l’obscurité naturelle, moments éphémères d’une fiction artistique de la lumière. Films et photographies prendront tout leur sens dans la mesure où les événements de lumière, les œuvres de lumière, ne dureront que deux ou trois nuits, seulement visibles par quelques spectateurs alertés ou de passage par hasard : les images, les traces ainsi récoltées sont appelées à connaître ensuite un autre usage, un autre état, d’autres lieux. Les aventures de la lumière auxquelles les images auront été exposées, seront exposées à leur tour. Une transposition de ce qui se sera passé la nuit, en pleine nature, aux abords de bâtiments abandonnés appartenant au passé ou de constructions évoquant la science-fiction, sera installée pour être montrée au public dans un espace d’exposition dédié à l’art contemporain qui, contrairement aux parallélépipèdes blancs des galeries d’art ou des salles de musée, auront été mis au noir, les ouvrant aux horizons illimités de la nuit. À la faveur de sept transferts – ce que Yann Kersalé appelle des « mises en abîme », évoquant la fuite infinie de la lumière dans les ténèbres –, un souvenir, une trace de lumière, atteignant de nouvelles surfaces, fera à nouveau œuvre de lumière. Ces transpositions donnent lieu à de très évocateurs changements de titres, éclairant successivement deux faces, deux temps, d’un même travail, d’un même événement, d’une même œuvre : Le sillon dans le noir devient Dorsale des vents, L’écho des pierres devient Enrochements d’ombres, Les phares de la forêt devient Chaos de feu, L’appel du large devient Verticale allongée… Ces passages d’un titre à l’autre, d’un espace à l’autre, d’un temps à l’autre, sont des récits en soi : une narrativité s’en dégage, des histoires sont racontées. On peut aussi percevoir ces poèmes en deux lignes comme des haïkus, où seraient rassemblés dans une forme particulièrement brève, les espaces les plus vastes et ceux les plus circonscrits, les temps les plus infinis et les instants les plus fugitifs : espaces et temps de la lumière, dont l’origine est un mystère et dont l’art de Yann Kersalé fait une magie. Les aventures de la lumière.

À propos de l’oeuvre de Yann Kersalé, par Alain Fleischer, directeur du Fresnoy / Studio National des Arts Contemporains (extrait du catalogue).