DANIEL BUREN

LES LUMIÈRES DE LA VILLE ET LE POLITIQUE

Yann Kersalé est connu et reconnu comme l’un des plus talentueux metteurs en lumière du moment. Bien sûr il n’est pas que cela, même si cette dénomination est déjà flatteuse, mais on sait qu’il s’y sent un peu à l’étroit! Alors que tout artiste devrait s’intéresser de très près à la lumière, il semblerait que ceux qui s’y intéressent de trop près ne soient plus tout à fait considérés comme des artistes à part entière ! On ne voit en eux que des sortes d’artisans spécialisés. Cette façon de voir (c’est le cas de le dire), m’a toujours intrigué. D’autant plus que parmi les personnes utilisant exclusivement l’électricité comme moyen d’expression, la qualité d’artiste à part entière n’a jamais été contestée à certains grands « ancêtres » comme Dan Flavin, Keith Sonnier, Stephen Antonakos ou bien encore James Turrell. Y a-t-il des raisons, si possible objectives, à une telle appréciation, à un tel cloisonnement ? Si oui, que nous disent-elles ? On peut en définir quelques-unes assez rapidement. La toute première tient à la démarcation radicale qui existe selon que le travail sur la lumière s’opère à l’intérieur ou à l’extérieur. Ceux qui manipulent la lumière à l’intérieur (du musée, de la galerie…) sont beaucoup plus facilement considérés comme des artistes que ceux qui le font à l’extérieur (dans la rue, sur la place publique…). D’autre part il y a ceux qui emploient l’électricité pour ses effets et son pouvoir propres et ceux qui s’en servent pour éclairer ou bien mettre en valeur des choses qui lui sont a priori étrangères. Même si ceux qui utilisent l’électricité pour elle-même en tant qu’oeuvre (Flavin par exemple) « éclairent » bien, « colorent » par force les environnements dans lesquels l’oeuvre « électrique » se trouve et donc les transforment par la même occasion. Une autre différence réside dans le fait que ceux qui ont recours à l’électricité en tant qu’objet éclairant, certes, mais d’abord en tant qu’objet, n’ont pas absolument besoin de l’obscurité pour agir. La galerie ou le musée qui reçoit des oeuvres « électriques » de ce type ne fait en général pas le noir pour les accueillir (à l’exclusion des oeuvres de Turrell). L’éclairagiste d’extérieur, en revanche, qui a la lumière pour matériau, n’opérera qu’à la nuit tombée, tout son travail, tous ses efforts étant anéantis dès que le jour se lève. En effet, pour être un « éclairagiste » digne de ce nom, il faut posséder une technique spécifique et maîtriser sa pratique. Il faut également être à l’affût des tout derniers développements en la matière. L’autre particularité des éclairagistes en ce qui concerne l’emploi de leur talent directement dans la ville (et non au théâtre ou au cinéma, où ils ont longtemps oeuvré exclusivement), c’est qu’alors, ils dépendent essentiellement du politique, à savoir des élus locaux, et plus précisément, de l’entretien des villes. En effet, on imagine assez mal un individu quelconque, pouvoir – ne serait-ce que pour une soirée – réaliser l’éclairage d’un monument, a fortiori d’un quartier entier, sans les autorisations adéquates de la part des autorités compétentes. Je ne parle même pas ici, de l’argent nécessaire à de tels travaux, difficiles à mener à bien seul ! La lourdeur des engins à mettre en oeuvre, leur coût également, rendrait une telle opération par ailleurs presque impossible. L’éclairagiste va donc dépendre, si son travail se fait pour l’essentiel dans la rue, directement des nécessités, des besoins des édiles en vue de telle ou telle manifestation ou rénovation, ou chose bien plus banale encore, de l’éclairage des rues et des ronds-points, de leur sécurité. Il est, à proprement parler, l’employé des municipalités. Cette mixité entre l’utile et le gratuit absolu fait également partie du travail de l’éclairagiste, d’où une certaine difficulté à lui attribuer un nom bien défini. L’éclairagiste dépend donc presque toujours du politique. Soit comme employé à plein temps, soit comme employé exceptionnel. Yann Kersalé appartient évidemment à la seconde catégorie. Certains artistes également me direz-vous ? Oui, absolument, mais seulement dans le cas des commandes publiques pérennes, non pas pour tout le reste. Par exemple, et c’est peut-être là l’un des critères de cloisonnement, les artistes cités plus haut (Flavin, etc.), qui n’utilisent pourtant que l’électricité et le matériau lumière, dépendent principalement du système artistique (galeries, musées, collectionneurs…), et à titrer exceptionnel de la puissance publique (comme aujourd’hui la plupart des autres artistes). Yann Kersalé dépend, quant à lui, pour l’essentiel de l’espace public, donc directement du politique. C’est sans doute ici que résident la difficulté et la raison de ces catégorisations. Même dans l’espace public, de façon assez légère, voire très légère, un artiste peut développer un travail en extérieur au coeur de la ville, à ses risques et périls sans doute, mais sans autorisation, sans recommandation, sans commande et avec très peu d’argent. Les « graffitistes » en sont l’exemple parfait, mais il n’y a pas qu’eux. Pour qui veut transformer l’espace nocturne grâce à la lumière électrique, en revanche, c’est mission impossible. Je pense que là réside essentiellement la démarcation que d’aucuns entretiennent entre les artistes et les spécialistes de la mise en lumière des villes et autres espaces publics, comme elle est d’ailleurs entretenue entre les architectes et les artistes. Le travail de l’éclairagiste est de surcroît lié à la nécessité de ne pas laisser une ville ou un village dans le noir toute la nuit. Donc à une fonction sécuritaire avant toute autre idée, qu’elle soit esthétique ou ludique. De nouveau, le rôle du politique est là, bien présent, central. On appelle donc a priori l’éclairagiste pour disposer des lampadaires aux points névralgiques, un point c’est tout. De plus, les lampes de ces lampadaires doivent répondre à des normes, à des couleurs bien précises et cette rigueur réglementaire, outre qu’elle ne permet pas l’explosion d’une imagination débordante, constitue même un frein rédhibitoire à l’invention de la plupart des artistes. L’éclairagiste de talent, bien entendu, va essayer de détourner cet aspect exclusivement fonctionnel en y mettant, si possible, de l’invention. Cependant, l’obligation de l’éclairage, dans ces cas-là, dominera toujours. La lumière ne sera pas comprise comme une matière en soi mais d’abord comme une obligation nécessaire et éclairante. D’où la difficulté habituelle de faire entrer le spécialiste de la lumière urbaine dans la catégorie des artistes. Or, le risque pris par un artiste travaillant presque exclusivement sur l’éclairage dans l’espace public n’en est donc que plus exceptionnel car il va avoir l’obligation de se démarquer de tous les éclairages environnants (voire d’autres éclairagistes !), en faisant la démonstration qu’il y a éclairage et éclairage. Alors que celui qui emploie l’électricité dans l’espace muséal se distingue immédiatement de l’ensemble des autres artistes qui y sont exposés (même si l’utilisation de l’électricité aujourd’hui dans les œuvres d’art n’est plus du tout originale en tant que telle, ni rare), celui qui y a recours dans l’espace public va devoir se montrer autrement exceptionnel s’il veut ne pas être confondu avec tout ce qui l’entoure. Il est aussi, dans ce domaine somme toute assez récent, une habitude déjà fort pesante qui consiste à ne considérer la lumière électrique, l’éclairage dans la ville que d’une manière exclusivement nécessaire, la plus fonctionnelle possible, presque jamais pour la seule beauté qu’elle pourrait créer en dehors de sa fonction pratique. De plus, lorsque l’on se préoccupe d’esthétique, c’est en général pour éclairer une œuvre, un monument ou un building déjà réputé pour sa beauté ou son intérêt (politique, honorifique, symbolique…) ! Pour en revenir aux lampadaires, par exemple, on s’est bien plus soucié, quitte à faire un effort esthétique, de la forme, du dessin, de la couleur de ces dispositifs que de la qualité de la lumière qu’ils diffusent. Il suffit de traverser la plupart des villes pour s’en rendre immédiatement compte. On passe du lugubre au sinistre plus souvent qu’on ne le désirerait ! L’artiste, en revanche, toujours dans l’acception générale et populaire de ce terme, pour le pire et le meilleur, c’est celui qui n’a aucune spécialité, qui touche à tout et donc embrasse, survole les catégories. Un jour céramiste, un autre éclairagiste, un autre encore cinéaste, puis architecte, puis, pourquoi pas, peintre ou sculpteur même… il peut tout s’autoriser et on le prend d’autant plus au sérieux qu’il n’est spécialiste en rien ! Qu’il décide cependant de devenir exclusivement céramiste et il sortira assez rapidement de la catégorie dite des artistes. De même, l’artiste qui décidera de s’atteler à la tâche exclusive d’éclairer la ville, de la transformer la nuit en une oeuvre étonnante, chatoyante et brutale à la fois, nouvelle en un mot, sera recherché pour cette seule qualité d’éclairagiste et aura du mal à se faire reconnaître comme un artiste. On voit donc que les raisons de ces cloisonnements sont dues à la fois à l’histoire et à certains ostracismes, les artistes défendant je ne sais quel pré carré, alors que, s’il est un territoire qui accepte en son sein presque tout, c’est bien, d’habitude, le domaine artistique ! Heureusement, depuis quelques années, quelques « éclairagistes » spécialistes de l’espace nocturne, des « sculpteurs » comme Yann Kersalé, sont les exceptions qui viennent confirmer la règle et se sont imposés au-delà de leurs habituelles prérogatives en faisant accepter dans cette profession la possibilité que l’art et l’invention soient aussi au rendez-vous. Ils nous montrent que les mises en place de dispositifs lumineux dans l’espace urbain peuvent être autres que seulement fonctionnelles et obligatoires et nous font découvrir ainsi quelques merveilles jusqu’alors totalement ignorées. Ils peuvent, tel Yann Kersalé, faire émerger l’extrême beauté de tout un ensemble, comme celui de La Nuit des docks, jusque-là laissés pour compte, à Saint-Nazaire. Ou bien, lorsque le toit de l’Opéra de Lyon se met à rougeoyer de toute sa forme et de toute sa hauteur, on sait tout de suite que cette apparition colorée n’a aucun rapport avec une quelconque nécessité d’éclairage. Elle est là gratuitement, pour sa beauté intrinsèque et sa respiration est pure invention de l’auteur. Pure émotion. Tout comme la peinture d’un Rothko ne répond à aucune obligation, sauf la sienne propre. Il faut donc se rendre à l’évidence, à savoir que l’utilisation de la lumière comme un matériau que l’on discipline est l’une des multiples manières de donner naissance à une œuvre d’art, et ce quels que soient son histoire ou ses commanditaires. De la même façon, certains créent des œuvres avec du marbre, d’autres avec du métal, d’autres encore avec des pigments ou bien des briques, de la céramique, de l’eau, de l’air, et mille autres matériaux, passés, présents et à venir. Aucun de ces matériaux n’a la capacité, a priori, d’être utilisé dans le but de créer une œuvre d’art. Avant qu’une œuvre quelconque ne surgisse, ces mêmes matériaux ont été utilisés et le sont d’ailleurs toujours pour faire des milliers de choses qui n’ont rien à voir avec l’art. Quelques individus seulement vont en décider autrement. Il en est de même avec le matériau lumière, l’électricité, qui du fait de sa relative jeunesse et de son utilisation massive et univoque à des fins exclusivement utilitaires évoquées plus haut, tout spécialement dans le contexte urbain, a du mal à s’imposer en tant que matière hautement artistique, et pourtant, dans l’usage explicite qu’en font certains – au premier rang desquels Yann Kersalé – de la profondeur de la nuit, jaillissent des oeuvres d’art.

Daniel Buren, Mai 2008