ÉRIC ORSENA

L’HEURE BLEUE

Erik Orsenna – Une phrase de Goethe m’a toujours beaucoup frappé : « J’ai plus de 80 ans et je continue à apprendre à lire. » Elle peut se comprendre de deux manières : soit l’homme continue à apprendre à lire les livres, soit il lit hors livre, la lecture s’étend alors à l’ensemble du monde. Pour Jules Verne, par exemple le monde est un livre. Il faut apprendre à lire le monde. Goethe me passionne aussi parce qu’il est un des derniers généralistes, un des derniers curieux polymorphes, un des derniers à ne pas supporter les frontières entre les différents regards. Il a écrit sur les couleurs, il a écrit sur la science, sur l’histoire, sur la poésie, etc. Les artistes, en général, sont évidemment des apprentisseurs de regard, et des agrandisseurs du réel. Yann donne de la réalité aux choses qui n’en avaient pas pour moi : il me sort de ma paresse de voir. Eclairer quelque chose qu’on voit déjà, a priori cela n’a pas d’intérêt sauf si on ne voyait pas, sauf si on voyait mal. Pour moi le plaisir est toujours lié à l’accroissement de la précision, à l’accroissement de la connaissance : je déteste le flou. Il faut donner à voir ou à entendre des réalités que l’on croyait sans intérêt ou muettes. Et mon travail d’écrivain comme celui de tous les écrivains ou artistes, de manière générale, c’est de donner la parole aux êtres, aux choses, aux rapports entre les êtres, aux rapports entre les êtres et les choses qui n’ont pas cette parole.

Yann Kersalé — C’est vraiment cela, lire le monde… Par exemple, prendre un espace-temps du crépuscule à l’aube, lorsque le soleil n’est plus là, pour montrer à tous comment sont les formes et comment sont les choses, sans la lumière obligatoire de l’astre. Du coup, les environnements sont à re-parcourir pour les appréhender d’une tout autre façon. En utilisant la lumière comme élément de manipulation, de modelage, d’apparition, de disparition de certaines formes, je bouscule les certitudes, je donne une autre perception d’un lieu. Avec la lumière industrielle, 1 objet devient fonctionnel, que ce soient de grandes tours de bureaux, des grues, des ponts, des rues, des routes, centres commerciaux, aéroports, gares, etc. Je pirate en quelque sorte les formes. Je vais aller les « fricoter » pour leur donner un nouveau sens, ce que j’appelle mes larcins nyctalopes. Mais dans l’appropriation par la lumière non fonctionnelle, il y a beaucoup plus grotesque, ce que j’appelle les pâtisseries lumineuses, où l’on crée du baroque à foison, soit par jeu de projection, soit par jeu d’apparition des architectures tout à fait inadéquates que ce soient des églises ou des hôtels, sur lesquels mettre un projecteur au pied de chaque colonne est plutôt la quête du facile. Là on ne joue plus la matière lumière sur un objet que l’on montre, on donne plutôt dans la décoration à la dorure, façon boule de neige avec la Tour Eiffel dedans. L’intérêt est que les spectateurs se déplacent, ne restent pas inertes. Je ne veux pas les convoquer à un angle donné, mais à tous les angles possibles. Et cela rejoint ce que tu disais, Erik, pour suivre Goethe, regarder autrement, c’est déjà le début de quelque chose, s’apercevoir que cet objet que tu connaissais si bien, en le regardant autrement, il est autre chose. Erik Orsenna – Les éclairagistes, les « pâtissiers », ont trois défauts. Tout d’abord, ils répètent, ils te racontent une cathédrale, alors que tu as la cathédrale devant les yeux. Aucun intérêt. Ensuite, ils aplatissent tout. Ils font de toutes les surfaces une façade. Au lieu de gagner une quatrième dimension, ils perdent la troisième. Jeu de dupes. Enfin, ce sont des gens du renfermé : ils t’imposent leur regard. L’intéressant, c’est bien sûr l’inverse. Légender n’est pas raconter la photo. Quand je regarde une photo de Sarah Moon, de Bernard Matussière, d’André Martin, je ne dis pas : c’est le Grand Canal ! Ou : tiens il y a des tilleuls qui viennent d’être coupés ! Ou : voilà une jeune fille se promenant au bord de l’eau, ou : une école de danse à Cuba. Légender, c’est raconter autre chose. Le travail de Yann nous renseigne sur la potentialité de ce qu’il montre, il nous renseigne sur la nuit, il nous renseigne sur notre potentialité à nous. Il porte en lui à la fois quelque chose de surréaliste (le potentiel du désir), et quelque chose de très maîtrisé du côté, plutôt, de Roger Caillois. Je repense au grand débat, absolument fondateur, sur les haricots sauteurs, Breton contre Caillois. S’émerveille-t-on parce que les haricots sautent (position de Breton) ? Ou coupe-t-on les haricots en deux, pour trouver la petite bête dans le haricot, et s’émerveiller de comprendre pourquoi le haricot saute (à cause de la petite bête) ? C’est la position de Caillois. Le merveilleux, c’est le réel. Tentons une sorte d’art poétique. Pour moi, la redondance est le péché. Il faut accroître les dimensions, il faut laisser la liberté. Esthétique et morale. Il s’agit d’être plus grand après l’art qu’avant. Et surtout ne pas, ne jamais s’imiter soi-même. Ne jamais devenir le rentier de soi-même, le rentier de son regard. Car toute rente amoindrit. Autre piste : toute oeuvre d’art est parcours, qui propose, qui n’impose pas, qui permet de tourner autour, qui nourrit la création (la créativité disons) de celui qui regarde. Encore une autre piste : Yann cherche une grammaire des lignes. Chercher des règles, sans espoir de les trouver jamais. Yann et moi avons un point commun : le mouvement. Bretons de naissance ou d’adoption, nous avons été élevés dans un pays de marées c’est-à-dire dans l’éphémère. Mais comment, dans cette instabilité permanente, tracer sa route, quand même. Le marin n’est pas bête, il sait que la mer est toujours la plus forte. En cas de tempête, il rentre au port. Mais s’il peut tracer sa route en louvoyant, il sort. En général, les êtres humains veulent du stable. Ils veulent de la sécurité. Dès la naissance. Si 76 % des jeunes Français veulent être fonctionnaires, ce n’est pas par passion pour le service public. Lut de Yann est un art de marin, l’art de quelqu’un qui trace sa route dans un univers instable. C’est pour cela, je crois, qu’il a choisi pour partenaire la nuit. La nuit, comme la mer, oblige à éviter les pièges de la rente. Souvenons-nous de Cousteau. Le monde du silence, qui représentait quand même les trois quarts de la planète, on ne le connaissait pas. Et brutalement, grâce à Cousteau, une grande partie de l’univers s’ouvre. Yann, pour moi, a fait la même chose avec la nuit. Normalement, la nuit on ne la connaît pas, parce qu’on y dort. La nuit a beaucoup de relation avec la mer. C’est un univers qui n’est pas le nôtre. Quand on est en mer, quand on se promène au milieu de la nuit, on est dans un autre état. On est autre. Explorateur, donc fragile. Yann Kersalé — Absolument. Quand tu es sur un bateau, au départ c’est incroyable la différence avec la terre ferme. Pour travailler, il faut prendre « ses marques ». Après tu les oublies, et tu joues les funambules sans t’en apercevoir. Mais déjà, physico-sensoriellement parlant, en mer, tu n’es pas dans un milieu qui est ordinaire. C’est comme ceux qui sont en apesanteur, tu reviens autre et ça restera inscrit en toi.

Erik Orsenna— La nuit, comme la mer, pousse à l’exploration. Yann est allé dans l’Extrême Nord, moi dans l’Extrême Sud. Nous sommes allés chercher de drôles de soleils. N’est-il pas incroyable que Yann, l’habitant de la nuit, le passager de la nuit, le paysan de la nuit, comme on disait le « paysan de Paris », aille chercher l’endroit où il n’y a plus de nuit ? Et si son rêve était qu’il n’y ait plus de nuit dans la nuit ? Pour découvrir derrière la nuit un autre monde ?

Yann Kersalé — Ce qui m’a interpellé dans le Nord, en tout cas, c’était ce que je ne m’attendais pas forcément à voir — c’est la lumière grise et l’angle d’incidence. L’angle d’incidence solaire sur l’hémisphère Nord, quand tu as passé le cercle polaire, et que tu navigues vraiment au-dessus du dernier bastion du monde, habité par les Inuits, le Nunavut. Mais là-haut tu as vraiment les effets de lumière solaire qui t’amènent à voir autrement la même chose, la mer, la latitude, par exemple, l’ondulation et la rythmique d’un clapot sur l’eau. Il y a une sorte de vibration lumineuse qui se crée, qui est très différente de celle du plein ouest au large de la pointe du Raz ou à côté de l’île de Sein. Tu as des phénomènes d’éclat, sûrement à cause de l’angle d’incidence. Quand le soleil va se coucher, il ne sera jamais aussi arasé qu’il peut l’être là-haut. Quand le soleil rase bien avant qu’il ne disparaisse derrière l’horizon, ça claque, il strie la mer. Là-haut, ce sont des traits longs. Il n’y a pas un seul phénomène d’éclat. Il n’y a que des traits. Vraiment des traits, comme des réglettes de lumière. Alors que, même heure, même moment, du côté de l’île de Sein, tu n’as pas de traits, tu n’as que des éclats, des points. Ce sont des points qui bougent. Ce n’est plus le même dessin.

Erik Orsenna — Il faut aller y voir. La nature a des choses à nous dire. Nous en savons encore si peu sur elle ! Yann part pour aller regarder. Yann a un côté géographe. Il n’y a peut-être pas de Cézanne sans Sainte- Victoire. Il faut interroger sans arrêt, sans répit. Quand on interroge la nature, elle répond. Je viens d’écrire un livre sur la mort. Pour nous Occidentaux, les morts sont morts. Ils sont loin, dans un paradis inatteignable. Dans d’autres civilisations, ils sont proches. C’est compliqué d’entrer en contact avec eux, mais c’est possible. Conclusion : on peut entrer en contact avec ceux qui ne sont pas visibles. Être invisible ne veut pas dire qu’on n’existe plus. Les Chinois ont une comparaison toute simple : le flux vital. En hiver, on ne le voit pas mais il est là, puisqu’au printemps, tout repart. Et d’une certaine manière le jour est là pendant la nuit, puisqu’il revient. Le soleil est de l’autre côté. La nuit nous permet de nous libérer de la tyrannie du visuel et de se rendre compte que même quand on ne voit pas, on voit.

Yann Kersalé – En breton, il n’y a pas un bleu, il n’y a pas un vert, tout est glas. Glas, c’est bleu, mais vert c’est glas aussi. Et tu as des bleus nuit, c’est glas aussi. Tout est glas. Tu as l’heure bleue. C’est-à-dire qu’à un moment donné, quand tu restes là, un peu, à regarder les choses, tu vois la ville prendre l’une après l’autre des tonalités de bleus, toutes les gammes de bleus. Au bout d’un moment, quand le soleil a disparu de l’horizon, tous les rayonnements lumineux vont frapper la voûte, surtout quand la voûte est très pure, en été, au printemps. Il fait doux, chaud, on est là, il est tard, et on voit les rayonnements lumineux, dont les plus rapides, ceux qui vont le plus loin possible, sont les ultra-violets. Et toute la gamme de bleus du spectre lumineux reste encore dans l’atmosphère alors que tous les jaunes, les oranges, les rouges, ont disparu définitivement. À Douarnenez, les maisons étaient toutes badigeonnées de blanc, c’était dans les années 1970, il n’y avait pas encore tout le programme de recoloration, un peu à l’irlandaise, mais il y avait quand même deux ou trois maisons en couleur. Le bâtiment de la voilerie Fiacre était terre de Sienne. Donc tu avais un bâtiment terre de Sienne, un autre bleu foncé, un troisième un peu rose, mais tout le reste était blanc. Eh bien, ces blancs, ils devenaient bleus. Et tout d’un coup, toutes les couleurs étaient annihilées. Les bateaux, qui étaient encore très peints, très colorés, devenaient tous bleus. Même la baraque qui était terre de Sienne devenait bleue. Un peu moins bleue que les autres maisons blanches, mais bleue tout de même. Et après, ce bleu, il commence à foncer. Et il fonce tout seul. Il fonce jusqu’à ce que le ciel ne soit plus un abat-jour réfléchissant de la lumière, et quand tout est bien noir, il n’y a plus rien. Il n’y a plus que les lumières de la ville, artificielles, j’entends. Mais sinon tu as une déclinaison, c’est cela pour moi la véritable notion de la lumière grise. Et tu as des gris de couleurs. Je l’ai entendu à maintes reprises avec les profs des Beaux-Arts, ça ne voulait pas dire : tu prends du noir et du blanc, et tu mélanges du rouge pour avoir un gris. Non, tu faisais des valeurs de gris, comme avec les notes de musique, tu fais des valeurs de sons, pourtant sur une même note. Erik Orsenna – Un jour, nous écrirons ensemble un livre sur le gris. J’aime bien, au départ, qu’il n’y ait qu’un seul mot pour dire plusieurs choses. Ça signifie que l’on passe de l’une à l’autre insensiblement. Prenons la création du monde, Dieu nomme. En nommant, il distingue. Donc il sépare. Et c’est en séparant qu’il crée. Il crée la vie à partir de l’eau, mais sa création le décevant, il envoie le Déluge. Yann Kersalé – Il y a quelque chose dont on n’a pas parlé, c’est la transverbération. C’est l’acte de la lumière qui transperce les saints, en particulier dans l’iconographie jésuite. Dans les images pieuses de la Vierge, les anges sont transverbérés. Il y a un rapport de rebond de la lumière, qui éclaire et qui renvoie à la fois. Ce n’est pas comme du verre transparent, c’est « transverbérer ».

Erik Orsenna – J’ai failli devenir jésuite. Je le suis devenu un peu, en travaillant avec François Mitterrand. Tu crois que c’est le moment ?

Yann Kersalé – Libre à toi, cette transverbération, si elle te nourrit les sens !

Entretien avec Erik Orsenna