HUBERT TONKA

L’ART A COPIÉ, a montré, a indiqué, a inventé, a confondu, aujourd’hui l’art joue jusqu’à nier son évidence, ou, si l’on préfère, l’art se confond avec le non-art au point que ces deux termes s’annulent, et cependant les deux perdurent. C’est presque une énigme. L’intérêt de l’art contemporain tient dans le condensé d’histoire mis en expérience. Il n’y a pas de passé de l’art. Il n’existe que des œuvres accomplies antérieurement, il n’y a pas non plus d’avant-gardes (que signifie ce terme militaire ?) ou seulement comme provocation langagière. L’art est toujours un présent. Je tiens pour surannée l’idée selon laquelle la théorie ne vaut qu’au moment où elle est énoncée, par contre je crois qu’elle est l’exacte définition de l’art, en ajoutant qu’aucun moment n’efface l’autre car l’art n’est qu’une suite où l’ordre n’a aucune importance, ce n’est juste que celui « d’apparition en scène ». Nous en avons fini en art comme en science avec la folie, l’obsession de l’invention, du nouveau nouveau et le diktat du progrès, et puis nous avons appris que la folie valait mieux qu’une sorte de sagesse molle, même au prix du Terrible, « l’homme moderne » a mené la nature à prendre les mêmes risques que l’homme lui-même parcelle de la nature, il a pris conscience de l’apothéose à laquelle menait sa conduite. Affolé par son être il revisite, à la vitesse d’un électron, son proche passé. Ainsi rien d’étonnant que nous recheminions dans la foret de l’art, et que parfois nous aboutissions à revisiter des formes connues de l’expression humaine. Certains artistes repeignent des motifs, d’autres refont le parcours exalté des artistes défricheurs, mais sans l’exaltation, avec modération, Alcool (d’Apollinaire…) nuit gravement à la santé, ainsi domine partout une matière light de l’art. D’autres artistes, souvent mal reconnus par leurs pairs, s’écartent de tout cela et se rendent aussi aux origines de l’art, là où l’Art n’était pas une question de goût mais d’existence, là où l’esthétique n’était pas un jugement séparant le bon grain de l’ivraie, le beau du laid, mais simplement une forme donnée à une chose sans laquelle cette chose ne savait pas exister (idée vaguement recyclée dans le design). L’art serait devenu une attitude et une posture… accordons quelques crédits à cette assertion. C’est, donc, celle que l’artiste se fixe plus que son appartenance à telle ou telle tendance qui compte. Il y a ceux qui ratiocinent dans l’art. Ils ne disposent, comme l’a établi Eugène Delacroix, que de quelques secondes pour capter le regard et l’intérêt de l’autre, celui qui n’est pas de l’art, afin, comme l’a établi Andy Warhol, d’être célèbre quelques secondes. Et puis, il y a ceux qui modifient la relation que nous pouvons avoir à l’existence et à ses objets courants, posture plus modeste et non dénuée d’ambiguïtés, comme à chaque fois qu’on se coltine le monde et non son idéalité, hier ils s’attaquaient à la matière matérielle pour lui donner forme jusqu’à la fixer dans la mémoire, aujourd’hui ils s’attaquent à une matière immatérielle (ou du moins non tactile mais visuelle, un peu à la façon des couleurs). James Turrel organise des machines vides pour faire apparaître le ciel « en vrai » que je peux voir, percevoir, ressentir tout aussi peu transformé tout aussi en vrai juste quelques mètres plus loin, s’il n’était que ce ciel avait été (déjà) aussi perçu chez les peintres de diverses époques. Yann Kersalé, quant à lui, opère par la matière la plus coutumière qui soit : la lumière électrique. Il n’œuvre pas avec les démons infernaux des cieux, il ne convoque pas la foudre, il n’œuvre pas avec les Indiens du désert mais avec les Indiens des villes, avec ceux qui ne savent plus très bien ce que sont les ténèbres car ils vivent dans un continuum de lumière, là il rejoint les craintes et les plaisirs qu’inspire la nuit. Il est trop tôt pour savoir ce qu’il « éclaire » (et si jouant des feux électriques il éclaire encore ou seulement), nous pouvons tout juste estimer sa position dans l’art. Il travaille « à l’ancienne » en toute modernité, il renoue avec la commande qui avait été éradiquée par l’art contemporain au profit de son autonomie, il doit tenir compte des desiderata tant ceux du client et de son imaginaire, que la collaboration avec d’autres sensibilités plastiques (l’architecture entre autre), que ceux des us et coutumes, il doit, aussi, se soumettre à des règles de sécurité et de confort établies, enfin à toutes sortes de choses qui sont estimées être des entraves à la création plastique pure ; alors se pose la question : est-il un artiste impur ou, au contraire, un artiste de notre temps qui tout en renouant avec un certain type de rapport au socius, développe un art utilisant tout aussi bien les avancées de la technique (électrique et électronique) que les savoirs développés par les arts plastiques. Je retiendrai chez lui les moments où l’affrontement entre les objets de la présence sociale est le plus intense, à ce moment œuvrant sur le simple il rejoint Karl Krauss qui disait que l’artiste est celui qui sait transformer la solution en énigme. Le nocturne dans lequel se déploie l’œuvre de Yann Kersalé est propice à cette transformation. Pour toutes ces raisons il est un artiste de son temps, c’est-à-dire celui qui sait aussi transformer l’art en énigme.

Hubert Tonka Paris, 14 octobre 1998