LUC GWIAZDZINSKI

NYCTHÉMÈRES – LA VILLE JOUE AVEC SES NUITS

Selon la Genèse, Dieu sépara la lumière des ténèbres. Il appela la lumière « jour » et les ténèbres « nuit ». Il y eut un soir et il y eut un matin. Premier jour. Cette alternance essentielle a structuré la vie sur terre, conditionné le fonctionnement de nos villes et l’ensemble de nos rythmes individuels et collectifs. Mais les temps changent. La ville revoit ses nycthémères et toute la société est bouleversée.

 

Un territoire oublié

Depuis l’origine, l’homme n’a eu de cesse de repousser les limites du monde connu, de domestiquer la nature, d’étendre son emprise sur l’ensemble de la planète. Dans cette conquête du système monde aujourd’hui à peu près achevée, la nuit est restée un espace-temps peu colonisé par l’activité humaine, une dernière frontière, un monde intérieur à explorer. Elle fut longtemps appréhendée comme une discontinuité, le temps des ténèbres et de l’obscurité, celui du sommeil et du couvre-feu. La nuit urbaine n’a pas encore livré tous ses secrets. La ville, privée de la moitié de son existence, comme amputée, semble livrée aux seuls poètes et artistes. Si la nuit a inspiré des chantres aussi talentueux que Novalis, rares sont les chercheurs, les édiles et les techniciens qui aient trouvé le sujet digne d’intérêt.

Une colonisation progressive

Cherchant perpétuellement à s’émanciper des rythmes naturels, l’homme a peu à peu artificialisé la vie urbaine et conquis la nuit. Pendant des millénaires, les villes sont restées plongées dans le noir. Depuis, la lumière a progressivement pris possession de l’espace urbain, gommant en partie l’obscurité menaçante de nos nuits pour le meilleur et pour le pire. Dans cette conquête de la nuit urbaine, la généralisation de l’éclairage public (huile, gaz, électricité) a joué un rôle fondamental, rendant possible le développement des activités et des animations et entraînant l’apparition d’un espace public nocturne. De nouvelles pressions

Progressivement, nous nous démarquons des rythmes naturels pour partir à la conquête de la nuit urbaine. Les horaires d’été nous permettent de profiter plus longtemps de l’espace public urbain. L’éclairage public se généralise et sa fonction change progressivement, passant de la sécurité à l’agrément. Les sons et lumières et les illuminations de bâtiments se multiplient pour le meilleur et pour le pire. Des « concepteurs lumière » sculptent la nuit et donnent une identité nocturne à nos cités. Les entreprises industrielles fonctionnent en continu pour rentabiliser les équipements et, dans la plupart des secteurs, le travail de nuit se banalise. Près de trois millions de salariés travaillent au moins une nuit dans l’année, soit 20 % des hommes et 6 % des femmes. De plus en plus d’entreprises de services se mettent au « 7 jours sur 7, 24 heures sur 24 », argument publicitaire banal. Les transports publics fonctionnent de plus en plus tard. Partout dans le monde, la tendance générale est à une augmentation de la périodicité, de l’amplitude et de la fréquence des transports. De nombreuses activités décalent leurs horaires vers le soir. Dans les magasins, les nocturnes commerciales sont de plus en plus nombreuses. L’offre de loisirs nocturnes se développe. La nuit est devenue un secteur économique à part entière et ses acteurs tentent de s’organiser. Partout, dans l’espace urbain, les distributeurs automatiques se multiplient (banques, stations-service, cassettes, boissons, pain et bientôt repas). Les « nuits spéciales » font recette. Les soirées festives démarrent de plus en plus tard, au désespoir des patrons de discothèque. Le couvre-feu médiatique est terminé : il y a longtemps déjà que radios et télévisions fonctionnent en continu et, après le Minitel, Internet permet de surfer toute la nuit. Travail de nuit des femmes, perquisitions : la nuit, qui fut longtemps un espace protégé, doté de lois spécifiques, se banalise. Même les rythmes biologiques semblent bouleversés. On s’endort en moyenne à 23 heures au lieu de 21 heures, il y a cinquante ans. La nuit urbaine, définie comme la période où les activités sont très réduites, se limite aujourd’hui à une tranche horaire allant de 1 h 30 à 4 h 30 du matin.

Une nouvelle géographie

Le front progresse également dans l’espace de façon discontinue : des zones centrales réservées aux loisirs nocturnes se sont développées dans le coeur ancien des cités ; des zones périphériques concurrentes s’organisent progressivement sur les franges ; des points de distribution automatiques (tickets, boissons…) en continu s’installent partout alors que les espacesflux internationaux (autoroutes, voies ferrées ou aéroports) traversent ou irriguent les métropoles avec leurs oasis de services permanents (stationsservice, boutiques de gare ou d’aéroport…) pour nomades nocturnes. C’est l’image de l’archipel qui s’impose. Le front n’est ni régulier, ni continu, que ce soit à l’échelle de la ville ou du réseau urbain. Il présente des discontinuités, des avant-postes, des points d’appui, des bastions de temps continu (gares, aéroports, services d’urgence ou de sécurité…), mais aussi des poches de résistance où les habitants tiennent à leurs rythmes de vie classiques et des zones de repli où la résistance a gagné. Pour quelques heures, une nouvelle géographie de l’activité se met en place, installant une partition de l’espace urbain: une ville qui dort (banlieues, zones résidentielles…) ; une ville qui travaille en continu (industrie, hôpitaux…) ; une ville qui s’amuse (centre-ville et périphérie) ; une ville vide, simple coquille pour les activités de la journée (bureaux, centres commerciaux…). Des centralités nocturnes se dégagent, souvent différentes des centralités diurnes. À mesure que l’on avance dans la nuit, l’offre urbaine diminue, la ville rétrécit et se blottit autour de son noyau historique. Les illuminations et l’animation se concentrent dans ces quartiers qui deviennent les principaux pôles attractifs. La liberté du noctambule en quête de compagnie paraît alors bien illusoire. C’est entre ces espaces aux fonctions différentes, aux utilisations contrastées qu’apparaissent les tensions et les conflits.

Des conflits sur la ligne de front

Les pressions s’accentuent sur la nuit qui cristallise des enjeux économiques, politiques et sociaux fondamentaux. Entre le temps international des marchands et le temps local des résidents, entre la ville en continu de l’économie et la ville qui dort du social, entre les lieux des flux et les lieux des stocks, des tensions se font jour, des conflits éclatent, des frontières s’érigent qui permettent à l’observateur de repérer la « zone de front », les avancées, les résistances ou les replis situés aussi bien dans l’espace que dans le temps. La ville qui travaille, la ville qui dort et la ville qui s’amuse ne font pas toujours bon ménage. La presse se fait régulièrement l’écho des tensions qui s’exacerbent : pollution lumineuse, chasse nocturne, travail de nuit des femmes, grèves aux urgences et gardes de nuit, mais aussi dans les centres de tri postaux contre la réorganisation des horaires de nuit, suppression du travail de nuit des convoyeurs de fonds ou limitation de certains arrêts de nuit à la SNCF. Dans les centres villes, des conflits apparaissent entre des habitants soucieux de leur tranquillité et des consommateurs bruyants, symboles de l’émergence d’un espace public nocturne. Ailleurs, les résidents s’opposent à la prostitution ou aux projets de fonctionnement 24 heures sur 24 des aéroports. Dans les quartiers périphériques, les incendies de véhicules ont lieu au moment où tout encadrement social naturel a disparu.

Une caricature de front pionnier

Comme tous les fronts pionniers, la frange nocturne de la ville est une caricature de la société, où certaines fonctions sont survalorisées et d’autres absentes. Peu peuplé, moins bruyant que l’espace diurne, l’espace nocturne est enclavé. La mairie est fermée et la plupart des services publics sont absents. Les biens de consommation sont plus rares et plus chers qu’en journée. On achète le strict nécessaire et on vit surtout sur les réserves faites le jour. L’espace urbain nocturne est difficilement accessible de l’extérieur, car les trains régionaux et les lignes de bus ne fonctionnent pas. On y circule difficilement, car les transports publics sont arrêtés ou moins réguliers et les taxis très chers. Il existe encore peu de cartes pour se repérer dans ce territoire de la nuit. La population en est surtout masculine. La consommation d’alcool et de stupéfiants est importante. Le jeu, la prostitution prospèrent, de même que les « lieux de perdition ». Comme le Far West, la ville, la nuit, est un territoire difficile à contrôler. Règles et lois sont alorsdifférentes, à la fois plus protectrices pour le citoyen et plus répressives vis-à-vis du délinquant. La nuit, le pouvoir est lointain, ou absent, en veille. À la manière de la cavalerie de jadis, les forces de l’ordre patrouillent et interviennent sur les points chauds. La nuit, le couple « nuit-liberté » est fragile, comme l’ont montré les récents couvre-feux en banlieue. La première liberté supprimée en cas de crise est bien celle de circuler la nuit.

Quelques pistes dans la nuit

L’hypothèse d’une fuite en avant et de l’acceptation pure et simple du temps continu du marché accroissant les inégalités entre individus et territoires est possible. Celle du repli vers des temporalités archaïques est tout aussi crédible. Face aux pressions, les autorités tentent de conserver le contrôle (réglementation des raves, couvre-feux, arrêtés municipaux interdisant la circulation des cyclomoteurs…) mais prennent également des initiatives (éclairages, événements festifs gratuits, transports, crèches…) pour rendre les nuits urbaines plus accessibles et hospitalières, participant de la sorte à l’accroissement de la flexibilité. Si le grand débat sur la ville 24h/24 que nous appelons de nos voeux n’a pas encore eu lieu, laissant l’arbitrage sur les plus faibles, les initiatives se multiplient. Depuis des années, Helsinki propose des crèches de nuit pour faciliter la vie des salariés de nuit que Lyon vient d’imiter. Bruxelles a créé un Observatoire de la nuit qui croise toutes les compétences pour explorer ses nuits. A Oviedo, l’ouverture des centres sociaux et des gymnases en début de nuit a permis de faire baisser la délinquance de 25 %. L’expérience des Correspondants de nuit a essaimé dans de nombreuses villes d’Europe. A Rome, un centre d’appel citoyen répond aux problèmes des habitants et visiteurs de la capitale 24h/24. De nombreuses bibliothèques et universités sont ouvertes la nuit aux Etats-Unis et désormais dans certaines villes du Pays-Bas. Alors que Paris a engagé une réflexion partenariale sur la ville 24h/24, Amsterdam a déjà son « maire de nuit. Lille a lancé une « charte de la nuit » qui permet de concilier animation nocturne, attractivité de la ville et repos des résidents. En Grande- Bretagne le Licensing Act permet d’ouvrir les pubs après 23h00 et d’éviter les problèmes de tranquillité publique. Alors qu’en Région parisienne le nouveau réseau « Noctilien » remporte un large succès, en Allemagne, l’ouverture de commerces la nuit dans les gares transforme peu à peu ces endroits en « oasis de services nocturnes ».

Résonnances géographiques hors normes.

C’est dans ce contexte général de colonisation de la nuit que s’inscrit le travail hors normes de Yann Kersalé, à la frontière entre art, urbanisme et politique, entre géographies, citoyenneté et géo-poétique. La lumière qu’il travaille révèle les contradictions des hommes, leurs peurs et leurs espoirs. Entre illuminations et « sombrières », le paysage nocturne contemporain révèle les inégalités et les potentiels de la ville, lieu paradoxal de regroupement et lieu de séparation. La lumière n’est qu’un prétexte pour explorer la nuit. En ce sens l’artiste lumière interpelle nécessairement le géographe. Il est dans la ville et il fait la ville. Il perturbe les certitudes, donne à voir des espaces oubliés, en dissimile d’autres, oblige à se positionner. Son oeuvre interroge les figures émergentes de la ville contemporaine : « la ville 24h/24 » en continu de l’économie et des réseaux, « la ville en mouvement » du culte de la mobilité, « la ville à plusieurs temps » qui oblige à repenser l’urbanité, « la ville à la carte » des seuls consommateurs, la « ville musée » qui se perd et se meurt, la « ville éphémère » parfois gadgétisée de l’événementiel ou la « ville archipel » éclatée, dispendieuse et trop inégalitaire. Mieux, dans son approche des espaces et des temps de la nuit, l’artiste se fait géographe analysant les fonctionnements et dysfonctionnements des espaces et des temps des territoires. Ses oeuvres sont en résonnance avec les rythmes de la ville ou de la mer dont il saisit parfaitement les mouvements et dont il connait aussi la force. Il semble vouloir s’immerger et se laisser porter. Il accompagne, ne brusque pas, ne cherche pas à contrecarrer. Il rend lisible les rythmes et les mouvements jusqu’à les magnifier. Education à la ville et à la nuit. Il ne violente ni les temps ni les espaces. Son oeuvre se greffe souvent sur l’existant, parfois jusqu’au minimalisme. Ses amis les leds s’installent sur de vieux candélabres. Ailleurs de simples bambous servent de supports souples et ondulants à la mise en lumière d’une rue. L’artiste nous invite à promouvoir la poésie de la nuit. Ports, caps, périphéries : il semble prendre un certain plaisir à explorer les marges, les frontières, les lisières de la ville et de la terre, sûr que la marge éclaire la page. Le citoyen n’est jamais loin. Ses oeuvres proposent un autre regard sur la ville et le vivre ensemble avec laquelle on se sent immédiatement à l’aise : une ville de flux et non une ville de stocks, une ville pulsation et non une ville figée dans des frontières spatiales artificielles, un système temporel avec ses rythmes et ses calendriers et pas seulement un espace plan, une entité en quatre dimensions où l’homme est remis au centre. L’artiste travaille pour tous les usagers de la ville, habitants mais aussi travailleurs, touristes ou simples passants. Son oeuvre est politique qui interroge le rapport centre-périphérie, le mouvement, la sécurité et le bien-être dans l’espace public et le vivre ensemble. Il s’interroge sur la mainmise du pouvoir économique sur la nuit de nos villes, sur les lobbies de la lumière qui s’imposent à la puissance publique. Les mauvais soirs il peste contre la « pâtisserie lumineuse », la « cacolumie » et la nappe jaune qui s’étend sur les villes du monde. L’artiste intervient, prend position, interpelle les scientifiques, les politiques et les techniciens. Il ne veut pas laisser aux seuls ingénieurs la mission de faire le beau dans la ville. Pour le citoyen engagé la ville et la nuit appartiennent à tout le monde. Yann Kersalé a compris que la nuit était un territoire hors norme où la rationalité du jour n’avait rien à faire. La nuit qu’il redessine sous nos yeux est un avant tout un espace sensible, le territoire du sensible. Pour le disciple d’Alekan la lumière est une matière et non une simple fonction. Il cherche à promouvoir la poésie de la nuit face aux normes du jour. Dans cet état d’esprit, la question n’est pas de faire plus mais de faire mieux. Jusqu’où ne pas ? Ses oeuvres participent à l’enchantement et au désenchantement des lieux. Elles mettent en valeur mais sont réversibles. Son travail s’inscrit dans une réflexion sur le bien-être. Il balaie les évidences : un espace très éclairé n’est pas nécessairement un espace sûr. A l’efficacité supposée des règles du jour, il répond « savoirs spécifiques de la nuit » en écho aux réflexions d’Anne Soliveres. Face à l’empire du Lux, il propose une approche sensible de la lumière. Il veut éviter d’asphyxier la nuit et propose de la laisser respirer. Par petites touches, il sculpte les espaces et les temps de nos nuits et contribue à donner une nouvelle identité nocturne à nos cités. Identité en mouvement sur laquelle l’artiste sait qu’il a peu de prise. Depuis longtemps Yann Kersalé a pointé toute l’ambiguïté du rapport entre la ville et la lumière : sans lumière pas de ville la nuit, mais trop de lumière tue la nuit. C’est dans cet entre-deux que se situe son intervention, sur les marges. Le breton traverse la nuit comme on traverse la mer en se laissant envelopper par le mystère. Le marin fixe un cap et prend des risques. La matière même de son travail l’oblige à osciller entre passion et modestie, pouvoir d’enchantement du réel et caractère nécessairement éphémère de la création. Au petit jour, tout s’efface et le soleil reprend ses droits. En éclaireur, Yann Kersale nous invite avec courage et modestie à explorer, investir et penser la nuit, dernière frontière de la ville. Comme lui, nous avons la certitude que la nuit a beaucoup de choses à dire au jour.

Une frontière pour l’invention

Espace vécu éphémère et cyclique, la nuit urbaine nous défie encore. C’est un formidable enjeu pour nos villes, une dernière frontière, un territoire à défricher. Entre démagogie et délire sécuritaire, la nuit est une belle clé d’entrée pour repenser le vivre ensemble. C’est un enjeu pour les collectivités qui doivent redéfinir un aménagement dans l’espace et dans le temps afin d’éviter le développement des conflits, la ségrégation temporelle et les effets négatifs du « temps sécateur » qui sépare les groupes et les individus. C’est un enjeu pour les chercheurs qui ne peuvent rêver plus bel objectif que de faire le jour sur la nuit. Il nous faut occuper et peupler l’espace urbain face aux peurs et autres crispations sécuritaires. C’est un enjeu pour nous tous enfin. Voulons-nous d’une ville en continu 24h/24 ? Souhaitons-nous voir la nuit envahie par les valeurs et les règles du jour ? Le jeu en vaut-il la chandelle ? Livrons-la nuit à la sensibilité des artistes et des poètes ! On peut rêver de nuits plus belles que ses jours.

Luc Gwiazdzinski